Et pourquoi le masculin l’emporterait-il forcément sur le féminin ?

« Le masculin l’emporte sur le féminin ». Nous l’a-t-on assez serinée, cette règle, lorsque nous étions à l’école, suscitant les regards entendus des garçons, instituant une hiérarchie entre les mâles forcément dominants et la catégorie supposée inférieure des filles. Une hiérarchie si bien intégrée qu’aujourd’hui encore, certaines femmes préfèrent se faire appeler « madame le maire » ou « madame le directeur », parce que, voyez-vous, « directeur, ça rend mieux que directrice qui fait maîtresse d’école ».
Doit-on donc se résigner à ce que les RAM soient des « relais assistants maternels » (les hommes représentant 2,7 % des « nounous » à domicile) et que le coq et les poules soient réunis et non pas réunies dans le poulailler ?

Cette suprématie du genre masculin en français s’est imposée au XVIIIe siècle. Avant cela, c’était la règle de proximité qui s’appliquait : l’adjectif s’accordait avec le mot le plus proche. On retrouvait cet usage en grec ancien, en latin, et il s’est appliqué durant tout le Moyen-Age ; il était encore largement pratiqué au moment où l’Académie française fut créée par Richelieu, en 1635.
Les Lumières, oui, mais pas pour tout le monde…
Et puis les choses se gâtent. Un certain Dominique Bouhours (1628-1702), prêtre jésuite, grammairien, historien et écrivain religieux, écrit dans ses Remarques nouvelles sur la langue française que « lorsque deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte », le plus noble étant bien sûr………. le masculin !
En 1647, le grammairien Vaugelas (1585-1650) estime que « le genre masculin étant le plus noble, il doit prédominer ».
En 1767, un autre grammairien, Nicolas Beauzée (1717-1789), soutient que « le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle » (j’entends d’ici vos ricanements, messieurs). Comme quoi on peut avoir contribué à la rédaction de l’Encyclopédie et ne pas être éclairé pour autant, dans une époque où, il est vrai, les femmes se voyaient interdire l’accès aux sociétés savantes, universités et professions érudites et où un certain Jean-Jacques Rousseau expliquait que « toute l’éducation des femmes doit être relative aux hommes », leur devoir étant de leur plaire, d’être utiles, de les soigner, de leur rendre la vie agréable et douce, etc. (vous ricanez encore…).
Désormais, donc, « le masculin l’emporte sur le féminin » et des générations d’écoliers vont grandir avec cette antienne assenée à leurs oreilles et à leur jeune esprit en devenir.
Trois siècles plus tard, nous en sommes toujours là, alors que le monde a changé, que la place des femmes a considérablement évolué.
Vivre avec son temps
En mars 2011, différentes associations (L’égalité c’est pas sorcier !, Femmes solidaires, la Ligue de l’Enseignement) ont lancé une pétition pour l’application de la règle de proximité. Intitulée « Que les hommes et les femmes soient belles ! », elle a été remise à l’Académie française, qui a attendu 1980 pour élire une femme, Marguerite Yourcenar, et n’a jamais compté que sept femmes depuis 1635…
Mise en ligne sur le site www.petitions24.net, cette pétition a réuni à ce jour… 5 817 signatures et quelques commentaires moqueurs : « combat futile sinon stupide », « les femmes à la maison et les hommes en liberté, voilà la règle de vie universelle », « elles n’ont que ça à faire les féministes ? »… Une blogueuse suggère aux féministes d’abandonner la grammaire (aux hommes ?), soulignant le risque de confusion de la règle de proximité : comprendra-t-on si l’on dit « ses gants et ses chaussettes vertes », que les gants aussi sont verts ? On pourrait lui répondre que « ses chaussettes et ses gants verts » n’est pas plus clair…
Choisir la bonne idéologie
Certains voient dans cette volonté d’appliquer la règle de proximité une posture idéologique, alors que c’est précisément une posture idéologique qui a conduit à la suprématie du genre masculin à partir du XVIIIe s.
A noter toutefois les efforts des éditions Cogito, qui demandent aux auteurs d’appliquer la règle de proximité. Au Canada, celle-ci a refait surface en 1996 et est utilisée par certains organismes, même si son emploi ne rallie pas tout le monde.
On peut bien sûr se gausser, mais il ne faut pas oublier que les mots façonnent notre pensée, nos représentations du monde et qu’il reste encore un long chemin à parcourir pour une réelle égalité entre hommes et femmes (l’actualité nous en apporte des preuves chaque jour). Un chemin qui passe aussi par une réflexion sur la façon dont notre langue entretient des idées sexistes.
Au secours Victor Hugo !
Et puis, une langue doit rester vivante… Victor Hugo a d’ailleurs reproché à Nicolas Bouhours d’enfermer le français dans un carcan… Victor Hugo qui écrivait : « Le XVIIIe siècle a proclamé le droit de l’homme, le XIXe siècle proclamera le droit de la femme ; mais il faut l’avouer, citoyens, nous ne nous sommes point hâtés ; beaucoup de considérations, qui étaient graves, j’en conviens, et qui voulaient être mûrement examinées nous ont arrêtés et, à l’instant où je vous parle, au point même où le progrès est parvenu, parmi les meilleurs républicains, parmi les démocrates les plus vrais et les plus purs, bien des esprits excellents hésitent encore à admettre dans l’homme et dans la femme l’égalité de leur âme humaine… ». Des propos  qui, hélas, et malgré de nombreux progrès, sont toujours d’actualité…
Pour aller plus loin : dans Le Monde, un article d’Anne Chemin, Genre, le désaccord

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